Comment dessiner les reflets de l’âge sur le corps tout en rendant hommage à toute la plénitude de vie qui l’habite? Une démonstration de dessin réalisée avec un simple crayon à mine et de la poudre de graphite.
L’approche
Pourquoi ne voit-on pas plus souvent d’œuvres représentant le corps marqué par l’âge?
L’homme contemporain va célébrer la beauté d’un vieil arbre centenaire, mais il va cacher le corps vieillissant comme s’il s’agissait d’un motif de honte.
Il est indéniable que l’être humain n’aime pas se faire rappeler qu’il est fragile, vulnérable, et encore moins que son apparente manifestation est éphémère. La vue du corps vieillissant constitue presque un affront pour beaucoup, surtout après avoir tiré une certaine fierté d’un corps en forme et au maximum de ces capacités. Il en va de même avec la vision du corps blessé ou malade.
La personne qui prend le crayon est inévitablement invitée à prendre conscience des conditionnements qui limitent son regard et à les dépasser progressivement au travers de la pratique du dessin (Lire à ce sujet l’article Rajeunir le regard qui a été écrit en même temps que celui-ci).
Une fois le regard libéré de ses réflexes préférentiels, l’artisan dessinateur dessinera le corps travaillé par les années et la vie avec autant de tendresse et d’amour que s’il s’agissait du corps d’un nouveau-né.
De fait, une espèce de conviction prend place au cours des années de pratique de dessin, c’est que ni l’esprit, ni l’âme, ni la matière en elle-même ne vieillissent, seule la forme qu’ils prennent est altérée dans le jeu de l’apparente manifestation. Un peu comme une sculpture de sable dont la forme se déconstruit, sans que « l’esprit » de cette forme (le concept de la sculpture), ni le sable en lui-même, n’en soit altéré.
Sur un plan biologique, les atomes ne se rident pas et les cellules ne cessent de se renouveler. Seule, l’organisation de la forme enregistre la marque du vécu et le passage des ans, comme s’il fallait que l’une des dimensions de la vie, celle qui est la plus apparente, témoignent de l’expérience de l’être.
La pratique
Sur le plan pratique, il est beaucoup plus difficile de trouver des modèles ou des références photographiques pour dessiner le corps nu marqué par l’âge. Et si le visage de la vieillesse a été honoré par un certain nombre de photographes, le corps de la personne âgée continue à faire l’objet d’un double tabou. Au tabou de la nudité, s’ajoute celui du corps vieillissant.
À part quelques rares exceptions de photographes ayant touché le sujet ou de contextes spécifiques tels des archives médicales ou ethnologiques, ou encore des publications naturistes, l’image du corps des personnes âgées reste bien cachée.
Sans bousculer la pudeur naturelle de nombre de personnes âgées qui préfèrent restées voilées, l’artisan dessinateur qui désire rendre hommage au corps témoin du passage des années devra faire preuve d’une certaine détermination et persévérance.
La photographie qui a servi de modèle à la présente étude de dessin a été tirée d’un vieux livre Surface Anatomy (Anatomy for Artists) qui a le mérite de présenter une série de photographies du corps humain dans tous les âges et sous un éclairage faisant ressortir le modelé des formes.
L’étude représente la même personne, vue de profil et de trois-quarts arrière. Les bras sont relevés et cachent le visage pour préserver l’identité du modèle.
Dessiner les grandes lignes du corps d’une personne âgée est très similaire à la réalisation d’une esquisse d’une personne plus jeune. La structure corporelle de la pose ou du mouvement ne change que très peu. C’est au niveau du rendu que le traitement diffère.
Première observation dans le toucher du crayon : celui-ci demande d’emblée à se faire plus léger et discret. Si le tracé des contours est trop ferme et affirmatif, l’image du corps âgé risque rapidement de devenir caricaturale.
Que votre crayon en soit d’autant plus « pudique » et respectueux, à la mesure de la réserve naturelle qu’une personne âgée peut avoir à se dévoiler.

Une façon de traduire les contours d’un corps qui au fil des ans a été pétri par la vie, est de l’esquisser progressivement en permettant aux traits de respirer, en leur conservant une forme de perméabilité vibrante, non définie, non fermée.

C’est comme si, pour véritablement traduire la vie et une certaine plénitude ou richesse du corps qui a vécu, le dessinateur de cœur doit d’abord s’incliner, reconnaissant qu’il vient les mains vides et qu’il ne sait rien, tel l’apprenti qui questionne la sagesse de son aîné.
Lorsque l’artiste aborde le sujet avec trop de confiance ou certitude, il va presqu’immanquablement reproduire le cliché de la personne vieillissante, l’idée préconçue que la collectivité s’en fait.
D’autre part, si le corps dévoilé est déjà synonyme d’une certaine mise à nu ou vérité au-delà des masques et apparats, le corps de la personne âgée est doublement révélateur.
Le corps de l’âge ne triche pas. Non pas qu’il révèle avant tout le vieillissement, mais plutôt la nature de l’âme face à son parcours de vie. L’amertume ou la plénitude, le repli sur soi ou la générosité, la suffisance, la sécheresse de cœur et la lourdeur, ou au contraire l’effacement, la sensibilité avenante et la légèreté d’être, tout apparaît en transparence de la chair comme dans une vitrine.

Quoiqu’il en soit, efforcez-vous de dessiner le corps de l’âge avec tendresse et compassion. Le regard dominant de la société contemporaine est déjà assez cynique et sarcastique merci! Nul besoin de lui fournir de nouvelles cibles faciles en exposant les corps vulnérabilisés par l’usure du temps à la critique et à la moquerie.

En fait, dessiner un corps travaillé par le cours des ans, c’est comme contempler le reflet d’un paysage à la surface d’une eau frémissante.
Le paysage d’origine ne cesse d’être là, intact, dans toute sa présence, mais sa perception devient mouvante, animée par un souffle venu d’ailleurs.

Une façon très simple de rendre la richesse de vécu du corps de la personne âgée est de revenir sur chaque partie du corps comme s’il s’agissait d’un tout en soi. Dessinez chacune de ces parties avec la même tendresse que si vous étiez en train de dessiner un nouveau-né, ainsi le corps âgé au complet chantera la vie au travers d’un chœur de voix de bébé!
Nous reviendrons sur ce sujet prochainement.
Étude réalisée pour la série « Corps de vie ».
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