Fidélité amoureuse

Ce texte fait suite à celui sur le laisser vivre.

Si cela prend beaucoup de « laisser vivre « pour permettre à un nouveau dessin de naître à lui-même sans contraintes extérieures, cela prend aussi une grande « fidélité amoureuse » pour que l’amour puisse passer au travers du dessin.

En amour, comme en amitié, personne n’aime se faire prendre pour quelqu’un d’autre.

Si vous rencontrez quelqu’un dans la rue, et que la personne s’exclame en vous voyant, vous témoignant à quel point vous êtes important dans sa vie, que vous lui avez tant manqué, qu’elle est tellement heureuse de vous retrouvez, pour ensuite vous appeler d’un autre nom que le vôtre, référer à un passé qui n’a rien à voir avec votre vie ainsi qu’à des souvenirs soi-disant communs qui encore une fois impliquent manifestement une autre personne que vous-mêmes, vous allez vous demander de quelle forme d’amitié ou d’amour la personne parle.

L’amour demande une forme de fidélité à la personne aimée.

Il en va de même avec le dessin.

Vous pouvez toujours vous inspirer d’un modèle et faire tout ce qui vous passe par la tête, dans le sens où bien des professeurs d’art moderne encourageaient leurs étudiants, afin qu’ils se détachent des apparences et expriment leur propre créativité.

Ce qui en sortira ne sera pas nécessairement flatteur pour le modèle, mais là n’est pas l’objectif puisque dans ce cas là il s’agit d’expression personnelle et que le modèle n’est à toutes fins utiles là que comme un point de départ, un objet sur lequel projeter nos propres attentes, émotions et tourmentes.

Mentionnions entre parenthèses que, même en amour dans la « vraie vie », bien des personnes ne voient en la personne « aimée » que leurs propres désirs, besoins et insécurités, ne retenant véritablement de votre présence que leur propre reflet.

Revenons à cette autre forme de dessin, au dessin qui en appelle à la fidélité d’amour.

Ce dessin demande dès les premiers traits une réelle disponibilité à l’autre, à la personne que vous rencontrez au travers de l’acte du dessin, peu importe que cette personne soit présente en avant de vous ou qu’elle le soit au travers d’une photo.

Dès le premier regard, il y a une forme de choix intransigeant à faire : c’est vous ou c’est l’autre !

Si c’est vous qui passez en priorité, vous allez vous servir de l’autre, du sujet, en fonction de vos propres objectifs et attentes, qu’il s’agisse de réussir à vous faire remarquer en produisant une image hors de l’ordinaire, d’éprouver une certaine stimulation esthétique ou sensorielle dans l’agencement des formes et couleurs, ou tout simplement d’être satisfait de vous-mêmes ayant accompli le défi que vous vous êtes donné.

Si c’est l’autre qui passe en premier, alors vous êtes prêts à aimer.

Encore faut-il que vous soyez prêts à lui être fidèle !

Être fidèle à votre sujet, c’est être prêt à sans cesse lui revenir, en retournant à répétition à sa présence pour s’en inspirer, dans une forme d’écoute et de disponibilité intérieure, en adhérant à cette présence sans jamais essayer de l’enfermer dans une idée préconçue.

C’est d’une certaine façon ne jamais rien savoir de cette personne tout en se « serrant » intérieurement contre elle pour mieux l’entendre.

Cela ressemble beaucoup au petit enfant qui sans cesse court dans vos bras sans jamais avoir essayé de vous scruter visuellement pour déterminer si vous êtes la bonne personne, si vous êtes identiques à vous-mêmes et que vous êtes digne de confiance.

L’acte d’amour demande une forme d’adhérence « aveugle ».

Pouvez-vous aimer une personne, vous oublier dans ses bras, tout en mesurant ses proportions, en analysant froidement la distance entre ses oreilles, son nez et sa bouche, et en comptant les boutons qu’il vous faudrait masquer pour ne pas déparer son apparence ?

Ce n’est pas pour rien que l’on ferme souvent les yeux lorsque l’on prend une personne aimée dans ses bras, c’est pour mieux faire entièrement corps avec elle.

Alors, comment peut-on dessiner une personne les yeux fermés, sans la regarder ?

Ce sont les yeux de la raison, ceux de l’analyse, de l’évaluation et du jugement  qu’il nous faut immanquablement fermer pour mieux aimer.

Vous sentireriez-vous aimé par une personne qui serait en train de vous évaluer et de vous comparer de la tête aux pieds ?

Cela demande d’oublier tout ce que l’on sait, de « vider la place », d’aménager un espace d’accueil vierge, et de voir avec un regard neuf comme celui d’un nouveau né.

Ce qui présuppose aussi d’oublier, au moment de passer à cet acte d’amour par le dessin, toute forme de méthode et truc du métier.

Personne ne sent aimé et respecté dans sa sensibilité si on applique une recette apprise, une procédure systématique dans la façon de donner une caresse.

Etre fidèle en dessin, ce n’est pas avant tout de réaliser une reproduction fidèle des apparences du sujet, (apparences extérieures avec lesquelles peu de personnes s’identifient réellement), mais bien d’avoir été fidèle en amour tout le long du processus de dessin.

La tête dans les feuilles

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