Pour un regard plus tendre envers la vie et le corps

Ces quelques pages invitent au partage d’écrits et de citations sur le regard et le corps, plus particulièrement sur le regard qui est posé sur le corps.

Toute personne qui regarde peut avoir l’impression que la nature de son regard n’a pas d’impact sur ce qui est regardé, que cela ne concerne qu’elle-même et qu’elle est donc libre de porter le type de regard qu’elle veut sur ce qu’elle veut.

Et pourtant, sous l’angle du « regardé », toute personne qui a vécu le poids d’un regard jugeant et dévalorisant sait à quel point la force de ce regard peut s’avérer  anéantissant.

Le jeu du plus fort consistant dès lors à devenir le plus cynique possible tout en devenant le plus insensible.

Que l’on juge l’autre où que l’on se juge soi-même, que l’on se sente écrasé par le poids du jugement d’autrui ou par son propre auto-jugement, cela reste la même chose : le centre d’attention est mis sur l’évaluation et le jugement.

Comment déconditionner le regard, comment le libérer de ce qui le programme et le dénature, de façon à ce qu’il retrouve sa qualité initiale de regard ouvert et sans jugement, comme celui d’un tout petit enfant?

Vous êtres invités à partager vos trouvailles, autant sur ce qui vient dénoncer les limites du regard évaluant, que sur ce qui l’invite à se libérer.

N’hésitez pas à réagir en inscrivant vos commentaires.

Pour inaugurer ces pages, nous vous proposons quelques citations sur le regard, tirés du livre d’Alexandre Jollien : “Le métier d’homme”.

Alexandre Jollien est un écrivain philosophe qui pratique intensément ce « métier d’homme » au travers de l’intégration d’un handicap majeur.

Et qui peut mieux parler de l’importance du regard que celui qui présente aux yeux de tous une apparente dysfonctionnalité qui l’isole et le marginalise?

Portrait nu dévoilé

À quoi pense l’artiste ou le photographe quand il dessine ou photographie le corps nu? Quel regard pose-t-il sur la nudité du modèle? Et le modèle, comment perçoit-il le regard porté vers son corps? C’est à cette question que tente de répondre le projet de livre numérique « Nus devant le corps nu » Les artistes et modèles sont invités à dévoiler ce qui habituellement reste caché dans la séance de pose nue : leur propre regard. Lire l’invitation à participer en racontant une séance de pose avec modèle nu au moyen de croquis et de textes.

Cette initiative portant spécifiquement sur le regard posé sur le corps, nous publions ci-dessous un premier extrait de témoignage.

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Dévoiler le regard posé sur le corps…, je relis le sujet de l’invitation au recueil « Nus devant le corps nu ». Ce n’est pas si évident que cela en à l’air. Et c’est vrai que nous ne sommes pas habitués à retourner le regard vers ce qui en nous-mêmes regarde!

Je suis obligé de me reposer la question, d’essayer de me souvenir, …cela ne coule pas de source.

C’est drôle à dire mais je me rends compte que quand je photographie le corps nu, je ne « vois » pas vraiment celui-ci durant la séance de pose. J’ai une impression globale de la présence corporelle du modèle mais je serais incapable de le décrire autrement que par des termes vagues.

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Je suis probablement trop préoccupé par la technique ainsi que par la construction d’un espace créatif entre le modèle et moi-même.

De plus, comme je ne prends des photos du corps nu que pour en réaliser des dessins, je ne me pose pas de questions sur la façon dont le corps et l’ensemble de l’image pourrait être perçus par un éventuel public.

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Je devine seulement que certaines poses et compositions seront plus « porteuses » et inspirantes à dessiner que d’autres.

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En faisant cet exercice de « mettre à nu » le regard posé sur le corps, je me rends compte qu’en ce qui me concerne ce n’est pas tellement la forme du corps qui importe, mais plutôt la présence qui s’en dégage.

Je pourrais peut-être me définir par ce qu’on pourrait appeler un « photographe-dessinateur de l’intériorité ». Bien que cette dénomination me semble déjà trop prétentieuse en soi, l’intériorité étant précisément ce qui échappe au regard.

Disons simplement que l’image ne m’intéresse que dans la mesure où elle renvoie à une dimension, plus profonde, plus intérieure.

Et d’une certaine façon, la nudité ne m’attire avant tout que par le fait qu’elle constitue une porte privilégiée vers l’intériorité.

Quand le « mystère de l’être profond » émerge du dedans, fait surface et se signe de façon visible dans la présence corporelle, alors je suis heureux.

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Je passe la majeure partie de mon temps à la « pêche à la présence ». En fait, je ne prête pas plus d’attention aux détails du corps du modèle qu’un pêcheur ne porte d’attention à la forme ou à la couleur des vagues et de l’eau dans laquelle il a tendu sa ligne.

Je sais seulement que c’est du corps que va surgir la présence, comme le pêcheur sais que c’est de l’eau que va sortir le poisson, même s’il ne le voit pas.

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Je vais être franc, les pires expériences que j’ai connu, sont celles où le modèle n’est « pas là », absent, non-présent. Son corps y est, mais pas son âme, ni son cœur. Le modèle est pris ailleurs, dans sa tête, ou je ne sais où. Le regard est éteint, comme celui d’un mannequin en plastique.

Je n’ai jamais beaucoup aimé les mannequins d’étalage, ni les masques. Pour moi, ils ont quelque chose de figé, de non-vivant et même morbides dans la mesure où ils prennent apparence de forme vivante que pour cacher l’absence de vie, la mort.

Photographier et dessiner le corps nu revient pour moi à aller à la pêche à la vie.

À suivre (Voir le bulletin de Dessiner le corps pour être informé de toutes les parutions).

Rajeunir le regard

Le regard de l’humanité est vieux, immémoriablement vieux et empoussiéré. Malgré l’incessante volonté, en particulier des nouvelles générations, de jeter à la poubelle tout l’héritage de valeurs et idées préconçues de leurs parents, l’humanité ne cesse d’accumuler les conditionnements et réflexes de jugements, aussi subtils ou socialement acceptables puissent-ils être!

Comment rajeunir le regard? Comment le désencombrer autrement qu’en acceptant de ne plus s’appuyer sur ce qui le conditionne?

L’appareil cognitif de l’homo sapiens a en effet une fâcheuse tendance à catégoriser et à étamper de manière définitive tout ce qui l’entoure. Une fois sorti de l’émerveillement de l’enfance, la machine à penser ne cesse de faire basculer tous les petits miracles de vie dans de sombres ghettos dont ils ne ressortiront plus jamais.

À commencer par le corps, cet extraordinaire prodige de vie effervescente, que le mental bipède balance allègrement dans un camp ou l’autre au moyen d’une seule sentence : beau ou laid!

Par quel abus de pouvoir, jamais dénoncé ni remis en question, notre petit juge intérieur en est-il arrivé à s’accorder ce droit de trancher à la machette dans l’infinie richesse de vie? Par quelle imposture en sommes-nous arrivés à accepter cette tyrannie de la ghettorisation aléatoire selon des critères esthético-culturels appliqués à la seule apparence visuelle?

Notre animal à deux pattes adore le pouvoir. Est-ce parce qu’il est né infiniment nu et vulnérable qu’il cède à la propension maladive de vouloir se faire le juge absolu de tout ce qui tombe sous son regard? Son jeu préféré : couper la poire en deux, diviser les vivants en les marquant au fer rouge peu importe le motif de jugement, pour autant qu’il soit préférentiel et expéditif, du genre « désirable » ou « non-désirable ».

Et pourtant la vie en elle-même n’a rien de binaire. S’incarnant au cœur des dualités et des apparentes forces contraires, elle ne cesse de réunir, concilier et harmoniser les opposés, intérieur et extérieur, haut et bas, froid et chaud, féminin et masculin, comme le cœur marie le mouvement d’expansion sanguine et celui du retour au centre en un seul organe.

Tout le déploiement de la vie, dans ses multiples dimensions, aspire à ce qui transcende la dualité, à la recherche de ce qui en constitue la clé réunificatrice, peut importe le nom qu’on lui donne, à commencer par celui de l’amour.

Comment, en pratique, sortir de la vision de division, et actualiser un regard réunificateur?

La pratique du dessin d’observation, s’appuyant avant tout sur le jeu des apparences, est peut-être l’une des meilleures façons de prendre conscience du conditionnement de nos perceptions et du même coup de dépasser les limites jugements du « paraître ».

Comment? Dessinez, prenez le temps de regarder, de vous laisser toucher, et dessinez encore…

Vous constaterez qu’il n’y a jamais rien de tout à fait blanc ou noir.

Prenez le temps d’ouvrir vos yeux, de délier le regard du boulet des idées préconçues, de libérer la vision des murs et barbelés qui la limitent et l’emprisonnent.

Cela ne peut absolument pas se faire en tentant de reconditionner le regard par-dessus ses anciens conditionnements. Un regard conditionné restera toujours conditionné, peut importe le nombre de fois que l’on aura tenté d’en rafraîchir le conditionnement.

La seule façon de retrouver un tant soit peu une certaine virginité du regard, c’est de le « laver » à répétition au travers d’une pratique qui le décape de son vernis artificiel, ce vernis persistant du conditionnement socioculturel alimenté par toutes sortes de considérations et théories. C’est l’accumulation du savoir qui voile notre regard, et ce n’est pas l’ajout d’un nouveau savoir ou de nouvelles considérations qui va le dévoiler.

La pratique du dessin, offerte à répétition, librement et sans attentes, décape le regard à coups de traits de crayon, elle le lave dans l’eau du pinceau, elle le fait renaître dans l’hésitation du trait naissant sur la feuille de papier vierge.

La poésie de l’image, comme celle du texte, vient de la « légèreté » du regard, de ce qui fait que rien n’est étampé ou enfermé dans une étiquette, et que toutes les dimensions coexistent en chaque parcelle de vie!

Regard déformé et déformant

L’idée que l’être humain se fait d’une chose n’est que très rarement équivalente à ce qu’elle est. La pratique du dessin d’observation permet d’en prendre conscience.

Une des choses qui distingue l’animal de l’être humain est la capacité qu’à ce dernier de se faire des idées sur tout ce qui l’entoure.

Or ses idées, auxquelles il tient plus encore que la prunelle de ses yeux, s’avèrent très rarement concordante à la réalité.

Autrement dit, l’idée que l’être humain se fait d’une chose n’est que très rarement équivalente à ce qu’elle est.

Il s’ensuit, à la surface de notre petite planète, une inévitable multiplication d’idées différentes à propos de la même réalité, ce qui ne peut ultimement qu’entraîner une multiplication d’écarts de vision, de mésinterprétation et de sujets de discorde.

Enlevez les erreurs d’interprétation et fausses perceptions de l’humanité et vous aurez accès à une toute nouvelle humanité, certainement beaucoup plus paisible que celle que nous connaissons.

Or l’humain est ainsi fait que s’il remet en cause et pointe du doigt les déformations de vision engendrées par autrui, il ne voit que très rarement en quoi lui-même ne cesse d’en générer.

Le regard de l’être humain est non seulement déformé, ne fût que par sa prétention à enfermer le mystère d’une réalité vivante dans une idée toute faite, mais également, sauf exception, extrêmement déformante.

Cette vision déformante ne peut qu’engendrer un monde déformé, dans la perception que l’on en a, et dans sa réalité.

La personne qui s’adonne à la pratique du dessin d’observation rencontre inévitablement la présence de ces écarts de vision et de perception dans son propre regard. Il ne peut faire autrement que constater qu’il a de la difficulté à bien voir la réalité. Ce ne sera souvent qu’après avoir pris une distance de son dessin, en le regardant quelques jours après qu’il constatera que sa perception était déformée, qu’il a par exemple élargi ou allongé l’ensemble des proportions, ou encore qu’il a grossi la présence de certaines parties au détriment d’autres.

Le regard ne peut que se rencontrer lui-même au travers de l’acte du dessin. Il ne peut pas faire autrement que d’en arriver à se voir lui-même, et de prendre conscience qu’il n’est pas aussi transparent et fidèle que ce qu’il croyait

Pour peut que l’on accepte sans le juger cet inévitable écart de vison, la pratique du dessin d’observation présente un beau petit chemin d’humilité vers une vision plus respectueuse de ce qui s’offre au regard!