Le regard de l’humanité est vieux, immémoriablement vieux et empoussiéré. Malgré l’incessante volonté, en particulier des nouvelles générations, de jeter à la poubelle tout l’héritage de valeurs et idées préconçues de leurs parents, l’humanité ne cesse d’accumuler les conditionnements et réflexes de jugements, aussi subtils ou socialement acceptables puissent-ils être!
Comment rajeunir le regard? Comment le désencombrer autrement qu’en acceptant de ne plus s’appuyer sur ce qui le conditionne?
L’appareil cognitif de l’homo sapiens a en effet une fâcheuse tendance à catégoriser et à étamper de manière définitive tout ce qui l’entoure. Une fois sorti de l’émerveillement de l’enfance, la machine à penser ne cesse de faire basculer tous les petits miracles de vie dans de sombres ghettos dont ils ne ressortiront plus jamais.
À commencer par le corps, cet extraordinaire prodige de vie effervescente, que le mental bipède balance allègrement dans un camp ou l’autre au moyen d’une seule sentence : beau ou laid!
Par quel abus de pouvoir, jamais dénoncé ni remis en question, notre petit juge intérieur en est-il arrivé à s’accorder ce droit de trancher à la machette dans l’infinie richesse de vie? Par quelle imposture en sommes-nous arrivés à accepter cette tyrannie de la ghettorisation aléatoire selon des critères esthético-culturels appliqués à la seule apparence visuelle?
Notre animal à deux pattes adore le pouvoir. Est-ce parce qu’il est né infiniment nu et vulnérable qu’il cède à la propension maladive de vouloir se faire le juge absolu de tout ce qui tombe sous son regard? Son jeu préféré : couper la poire en deux, diviser les vivants en les marquant au fer rouge peu importe le motif de jugement, pour autant qu’il soit préférentiel et expéditif, du genre « désirable » ou « non-désirable ».
Et pourtant la vie en elle-même n’a rien de binaire. S’incarnant au cœur des dualités et des apparentes forces contraires, elle ne cesse de réunir, concilier et harmoniser les opposés, intérieur et extérieur, haut et bas, froid et chaud, féminin et masculin, comme le cœur marie le mouvement d’expansion sanguine et celui du retour au centre en un seul organe.
Tout le déploiement de la vie, dans ses multiples dimensions, aspire à ce qui transcende la dualité, à la recherche de ce qui en constitue la clé réunificatrice, peut importe le nom qu’on lui donne, à commencer par celui de l’amour.
Comment, en pratique, sortir de la vision de division, et actualiser un regard réunificateur?
La pratique du dessin d’observation, s’appuyant avant tout sur le jeu des apparences, est peut-être l’une des meilleures façons de prendre conscience du conditionnement de nos perceptions et du même coup de dépasser les limites jugements du « paraître ».
Comment? Dessinez, prenez le temps de regarder, de vous laisser toucher, et dessinez encore…
Vous constaterez qu’il n’y a jamais rien de tout à fait blanc ou noir.
Prenez le temps d’ouvrir vos yeux, de délier le regard du boulet des idées préconçues, de libérer la vision des murs et barbelés qui la limitent et l’emprisonnent.
Cela ne peut absolument pas se faire en tentant de reconditionner le regard par-dessus ses anciens conditionnements. Un regard conditionné restera toujours conditionné, peut importe le nombre de fois que l’on aura tenté d’en rafraîchir le conditionnement.
La seule façon de retrouver un tant soit peu une certaine virginité du regard, c’est de le « laver » à répétition au travers d’une pratique qui le décape de son vernis artificiel, ce vernis persistant du conditionnement socioculturel alimenté par toutes sortes de considérations et théories. C’est l’accumulation du savoir qui voile notre regard, et ce n’est pas l’ajout d’un nouveau savoir ou de nouvelles considérations qui va le dévoiler.
La pratique du dessin, offerte à répétition, librement et sans attentes, décape le regard à coups de traits de crayon, elle le lave dans l’eau du pinceau, elle le fait renaître dans l’hésitation du trait naissant sur la feuille de papier vierge.
La poésie de l’image, comme celle du texte, vient de la « légèreté » du regard, de ce qui fait que rien n’est étampé ou enfermé dans une étiquette, et que toutes les dimensions coexistent en chaque parcelle de vie!