L’être marginalisé

À propos du regard posé sur le corps et la personne qui sortent de la norme…

Quelques citations sur le regard, tirés du livre d’Alexandre Jollien : “Le métier d’homme”.

Qui peut mieux parler de l’importance du regard que celui qui présente aux yeux de tous une apparente dysfonctionnalité qui l’isole et le marginalise?

Alexandre Jollien est un écrivain philosophe qui pratique intensément son « métier d’homme » au travers de l’intégration d’un handicap majeur.

Suite à un étranglement par son cordon ombilical à la naissance, il est atteint d’athétose, c’est-à-dire qu’il est affecté non seulement par une difficulté d’élocution, mais aussi par un mouvement involontaire et incontrôlable de l’ensemble du corps.

Alexandre Jollien est “anormal”. Voire, aux yeux de certains, “un débile”. Quel débile… La parole fonctionne au ralenti mais l’esprit est bien là, vivant, incisif. Plus humain que jamais.
Marine Segalen

Citations d’Alexandre Jollien sur le regard

Un corps qui n’est pas comme celui du voisin intrigue et choque. L’épreuve du regard – si dure – invite alors à emprunter des chemins de traverse. Éviter la foule, rester assis, immobile… Somme toute, assis, de dos et de très loin, je ne présente, pour ma part, aucun dysfonctionnement. Asservi de la sorte au regard d’autrui, je nie peu à peu au corps le droit d’être différent.

En me protégeant à l’excès des regards qui condamnent et humilient, je finis par fermer aussi les yeux qui aiment.

Outre la culture et les préjugés ambiants, le passé qui nous fonde influence le regard. Comment ne pas le subir?

La dureté de certains regards contraint à tout mettre en œuvre pour comprendre ce qui se cache derrière les yeux cruels.

L’épreuve du regard n’est pas toujours aisément vécue; trop fréquemment elle représente même un drame, et s’en libérer demeure peut-être l’apprentissage le plus délicat.

Lorsque je suis seul au milieu de la foule, quand mes mouvements déclenchent le rire, je comprends combien le regard détermine. L’autre s’impose à moi. Sa présence devient un poids. Comment changer les yeux qui pétillent de moquerie, comment tolérer qu’autrui envahisse ma vie en ne retenant que mon aspect risible? Les yeux que je vois pour la première fois m’épient, se font ennemis; s’ils ne me connaissent pas, ils révèlent pourtant la part d’ombre désormais familière, acceptée et constamment surmontée par mes amis.

Le handicapé ouvre une porte sur la condition humaine. Lui qui, avec une intensité sans pareille, est contraint de soutenir les regards des autres montre au commun des mortels les plaies qui enveniment ses rapports à autrui.

Se libérer du regard qui blesse exige en effet une confiance en soi qui s’acquiert difficilement et risque de s’étioler bien vite devant des regards insistants. Comment faire pour se protéger? Afficher un stoïcisme complet, se réfugier derrière armure et bouclier, demeurer indifférents à nos congénères? Le repli ou la fuite, remèdes placebos à l’humiliation, génèrent un mal bien plus grand que la blessure qu’ils devraient soigner. Ainsi, je l’ai dit, celui qui fuit les railleries s’isole et se prive bientôt des sourires qui aiment, des bras qui se tendent. Là encore, nulle solution, nul antidote miracle au problème. Le combat reste inachevé. Chaque jour, il me faut affronter les jugements trop prompts et me remettre en cause. Après vingt-six ans de carrière, je ne m’habitue pas aux regards qui blessent ni ne me résous à pratiquer à mon tour l’indifférence.

Le métier d’homme, sujet grave, austère parfois, réclame donc un engagement constant, une légèreté qui veut jeter un regard neuf sur le monde. Regard dépouillé de tout artifice, de toute règle…

Extraits tirés “Le métier d’homme” d’Alexandre Jollien

Nous vous invitons expressément à lire ce livre en entier pour constater à quel point, malgré tous les vécus attribuables au handicap, il n’y a jamais chez Alexandre Jollien d’apitoiement sur soi-même ni entretien de ressentis négatifs, et toujours au contraire un appel répété à la pratique de ce métier d’homme dans la légèreté et la joie d’être. La philosophie, qu’il a étudié,  ne reste pas paroles vaines entre ses mains, chaque parole trouve son application quotidienne, adhérant totalement à la parole du sage indien qu’il cite : « Il n’y a pas de meilleure situation pour progresser que celle que tu vis actuellement »

Voir son site au :

http://www.alexandre-jollien.ch